Atelier d’été (1)

, par Stewen Corvez

Dimanche 26 novembre 2017

Onze fois trente-trois

Présentation de l’atelier par ici.
Toutes les contributions par là.

Son mari, elle l’a enfermé dans la chambre froide du château alors qu’elle était encore une enfant. Son bestiaire de gardes suisses s’est construit au cours des années qui ont suivi. Jean-Sébastien Bach fréquente les lieux et ne cache pas l’amour socratique qu’il partage avec l’intendante, Marie Shelley.

Sarah Bernhardt, ventriloque et confidente universelle, rampe du matin jusqu’au soir sur son vieux fauteuil à roues. Le bourbon qu’elle ingurgite à longueur de journées lui sert à digérer la honte d’avoir laissé sa propre mère s’immortaliser dans les eaux gelées du port. Mais c’était il y a longtemps, bien avant « les événements ».

On jubile avec Sigmund Freud dont la mécanique verbale ressemble à une fugue de Bach : à la fois rigoureuse et déroutante. Il y a dans ses délires paranoïaques des voix qui s’entassent, des sujets doubles qui ne parviennent jamais à se contredire vraiment. Il vendrait son âme pour un peu de pain blanc.

Longtemps dans le désert, Marguerite Duras. Puis Earl Warren est sorti de son silence vitreux, mais pas opaque, gris comme les blocs de béton où ont été scellées les jambes de Karl Marx et que l’on a jeté, probablement par accident, au fond des océans. Karl et Marguerite, amants tragiques.

On sait très bien que Karl Marx ne supporte pas les poignées de porte en forme de noyau d’olive. Selon la police criminelle, ce pourrait être la cause de la disparition de son amante. Quoi qu’on en dise, il partage avec Sigmund Freud la profondeur des relations paranoïaques et son amour pour la correspondance intime du pape Grégoire Ier.

On raconte que lorsqu’ils étaient encore écoliers, exilés dans le petit village cévenol de Clerguemort, Jean-Sébastien Bach composa pour Karl Marx une fugue avec un contre-sujet, mais sans sujet. Aujourd’hui, ce n’est plus un secret, le sujet fantôme trône dans son cadre en bois, au-dessus de la cheminée : le portrait de Marguerite Duras peint par son amant.

Socrate enseigne aux gardes suisses les rudiments des arts du combat. Sa maison est bâtie sur les contreforts du volcan qui surplombe le port infini d’où Humphrey et moi sommes partis, un jour. En guerre contre Marie Shelley, il est reclus depuis que celle-ci a capturé puis enfermé ceux qu’elle croit être les derniers élèves du philosophe.

Marlene Dietrich vend des tubes de peintures à la sauvette. Chaque matin au volant de son cyclomoteur, elle parcourt les chemins creux à la recherche de traces funèbres : les tâches de couleur que les morts laissent sur la route lorsque leur tête se vide de leurs rêves. Elle compose ainsi les échantillons qu’elle revend.

Earl Warren a bien failli se noyer dans les marais qu’entretient Jean-Sébastien Bach, à l’est du volcan. C’est pourquoi il s’en méfie aujourd’hui. Les deux hommes sont incapables de vivre l’un sans l’autre, le premier ayant juré l’humiliation du second, et le second, l’extinction de la descendance du premier.

Ses boutons de manchette sont l’héritage d’une famille haineuse et servile. Lui, ne rampe pas. Robert Schumann, maître des gardes Suisses, prend sa revanche sur les horlogers en scrutant les moindres faits et gestes de Karl et Marguerite.

Un triste inconnu s’est un jour jeté dans la rivière, entraînant avec lui tous les autres passagers du convoi. Toujours est-il que John Fitzgerald Kennedy a survécu à l’accident. Son usine de production de béton jouxte l’atelier de Marlene Dietrich. Lorsqu’ils sont à court de preuves, il n’est pas rare d’y croiser l’un des enquêteurs chargés de l’affaire « Marxguerite ».

JPEG - 2.8 Mo