Atelier d’hiver (4)

, par Stewen Corvez

Mercredi 15 février 2017

Bergounioux, lieu public

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La place de parking avec ses bancs et ses arbres humides s’expose au pied de l’église. Elle est grande, froide, assez pour que le dimanche matin viennent s’étaler une vingtaine de bigots, peut-être plus, qui n’arrivent même plus à faire semblant. Qui est vraiment vieux et encore chaud ? Même le curé dans son pyjama sale, orné de l’effigie de la sacrée bouteille n’ose plus y croire au bon dieu. Surtout depuis qu’un petit merdeux lui a fait remarquer que la majuscule de dieu était le dernier effort du mourant pour faire passer le goût de la rouille dans le flanc. Il avait pleuré toute son eau et bien failli se pendre. Heureusement que la vieille dame de la Rue Montmartre était venue sonner à sa porte pour lui annoncer qu’il faudrait bientôt marier sa petite fille.

Les grandes pierres carrées ne se lassent pas de dévorer la pluie qui s’acharne à y creuser des sillons. Tout au plus, parvient-elle à la faire gonfler d’orgueil, à l’image du maire affreux qui vit dans les parages. On ne le voit jamais traîner ses guêtres (car il en porte, c’est certain) place de l’église. Soit il est trop croyant pour se rabaisser au rang des lèche-cul octogénaires qui parasitent la mémoire historique du lieu – deux décapitations comtales ça laisse des traces dans et sur les murs – soit c’est lui qui doute. Mais si le chef des affreux doute, la foi est déjà morte et enterrée dans village démonté de la Manche.

Et plus au-dessus des pierres trouées, il y a la grande horloge blanche que plus personne ne regarde. On fait semblant, on joue à y rabâcher son regard pour faire croire que la santé de madame Delpierre, oui celle qui promenait son petit chien marron le dimanche soir dans le parc qui longe le côté ouest de l’école publique, nous préoccupe. Cela dit, un bras cassé ça ne rigole pas. C’est qu’elle ne peut plus conduire maintenant. Ça fait deux dimanches qu’elle ne vient plus et personne ne veut l’amener. L’accompagner quelque part est un véritable chemin de croix et pas une excuse (on n’oubliera le calvaire du chauffeur de bus au retour de Lourdes l’été dernier).

La voiture est arrêtée près d’un arbre, n’importe lequel. Un arbre qui n’est pas loin de la prison de l’arrêt de bus, une prison dont les barreaux sont les fils d’eau d’une pluie qui assaisonne l’anxiété ambiante. La portière du véhicule refuse de s’ouvrir, elle prétend qu’elle n’existe pas. Il n’y a pas de portière, c’est pour cela qu’elle reste close. Elle ne reste pas close non plus, alors. En face, donc à gauche du monument religieux quand on a l’arrêt de bus dans le dos, un nez et deux yeux creusés dans la roche et la même chose répété deux fois. Mais ceux qu’il faut regarder sont clos, malgré la lueur qui leur fait légèrement soulever les paupières. Le nez est bleu vieux. Il est en bois vieux aussi. Les pores de la peau, grossiers, craquent sous leur propre poids. Les fissures se remplissent et blanchissent sur toute la hauteur. C’est le seul. Les autres visages autour sont tristes et mornes. Cependant, de celui de gauche se dégage une pensée verte qu’elle doit aux quelques choux désastreux qui surnagent dans le potager invisible de la place dont le goudron est maintenant imprégné de boue. La boue que les gamins du potager ont déplacé au cours des trente dernières années et même plus. Le goudron aussi a donné vie à des bébés goudron qui se sont relayés les uns les autres, c’est vrai. Mais les fantômes de boue, eux savent pénétrer les épaisseurs.

Le visage de droite, c’est presque la maison du maire. Avant, il y a celle du dentiste, vide. Il a déménagé et maintenant elle sert d’entrepôt. Elle est maussade, comme une vieille carte météo du nord de la France. Pareil pour celle de gauche qui en plus, dégouline à travers ses yeux clos. Il y a foule jusqu’à celle de l’autoritaire politique, il n’y a qu’elle et sa blancheur humiliante. On ne l’en verra jamais sortir, le monsieur. L’énigme du sénateur. Jamais sur le bon trône, à croire qu’ils sont tous plus ou moins percés. Il doit y avoir une jouissance certaine à porter des chaussures trop petites pour peu qu’elle soient cousues d’or. Mais l’or casse et le pied qui provoque de petites vagues dans la flaque d’eau juste devant la portière de la voiture n’en a pas grand-chose à faire. Toute tremblante, comme une boucle qui recommence et avance à chaque recommencement, la façade de la maison au nez bleu ouvre la bouche pour dévorer la banalité.

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