Atelier d’hiver (3)

, par Stewen Corvez

À chacun sa rue Vilin

Pour la révélation divine, c’est par ici.

1

La rue remonte du centre bourg et passe devant la barrière verte du jardin. Ce n’est pas tout à fait vrai, elle descend avant de remonter. Mais ça n’a pas d’importance, c’est juste pour ne pas aller directement à l’essentiel. La barrière verte avec sa poignée horizontale. Tout à côté, le lierre envahit les gonds, ce qui n’empêche pas la porte de s’ouvrir. Mais elle reste fermée quand même, le temps de l’observation. Elle est coincée entre la cabane à bois à sa droite, vide, et le muret de la partie du jardin en surplomb. La charnière du bas est plus rouillée que celle du haut. La poignée horizontale donne l’impression de ne servir à rien. Il suffit de la tourner de quelques millimètres pour que la porte s’ouvre, mais pas maintenant. La peinture semble être d’origine tant elle est bousculée. Il y a des tâches de vieillesse, blanches et vertes. Vieillesse vieillissante, elles s’agglutinent là depuis des années, une bonne quarantaine, je dirais.

Derrière le portail que j’appelle barrière ou porte de manière indifférenciée (mais j’ai tort car aucun ne ces termes n’est équivalent), la pente remonte légèrement pour atteindre le niveau du potager. Elle est très courte, constituée des brisures d’une plaque de ciment (je n’ose pas l’appeler dalle) dont certaines ont émergé tandis que d’autres plongent sous la terre. Enfin, tout ça de manière très modérée. Entre elles, la terre surnage. Et sur la terre, pousse de la mousse et d’autres petites herbes.

Je ne trouve pas les petites fleurs violettes sur la photographie. Peut-être qu’elles n’y étaient déjà plus quand je l’ai prise. Maintenant que la maison a été vendue, je ne sais pas si j’oserais y retourner. Ce serait quand même une bonne chose pour la proposition d’atelier d’hiver n°3. Et pour moi. Surtout pour moi, en fait. Pour les autres, ça ne fait pas grande différence.

Tout ceci paraît vide. Depuis août 2016, plus personne n’habite là, mais le monde autour de la barrière est mort dix ans avant. Au moins. Le problème de la photographie, c’est qu’elle ne montre que les feuilles envahissantes du lierre. Comme sur le reste des images, c’est la verdure éblouissante qui frappe.

Je focalise sur le lierre. Il occupe au maximum un cinquième de l’image. Je ne m’attarde pas sur le muret de pierre à gauche qu’on devine à peine, ni sur le mur de la cabane à bois, dont les planches bleues (mais je pense qu’’en réalité elles sont blanches) ont été recouvertes d’une pellicule noire et verte par endroits.

2

J’ouvre le portail (il y a une photographie qui montre le portail ouvert), je traverse et je me retourne. Bien sûr, la perspective révèle. J’ai des réponses à mes questions, même celles que je ne m’étais pas posées.

On ne voit plus le lierre, mais on ne voit pas non plus les petites fleurs violettes. Mais elles sont contenues par (pas dans) l’image, beaucoup plus que sur l’autre photographie. Le mur de la cabane à bois, à gauche, est un ensemble de trois séries de planches du même matériau. La première est noire, la seconde bleue (blanche) et la troisième marron. Entre les deux premières séries, les couleurs s’entrecroisent. Les noires sont tâchées de blanc (sec) et les bleues (blanches) tâchées de noir dilué. La dernière est une anomalie (elle doit avoir une valeur symbolique mais je n’ai pas envie de savoir).

Les plantes vertes sont envahissantes mais discrètes. Il y a un pot vert de plantes rouges. C’est la première fois que je le remarque. Pour me consoler, il y a des reflets violets sur la couche de ciment qui recouvre le muret à ma droite. Des reflets que j’invente, encore une fois c’est la faute de la photographie et, peut-être, au fait que mes lunettes sont posées sur le bureau et que j’ai laissée l’image dans un cadre minuscule sur l’écran de mon ordinateur. Ce jardin, ce portail c’est ce cadre minuscule dans mon cerveau, ce mausolée qui ne rend aucun souvenir. En attendant, le lieu est bien vivant. Une vie qui ne me concerne pas.

Dans quelques mois, quelques semaines, quelques jours, il sera envahi de coups de débroussailleuse et de faucilles qui montreront à quel point ce jardin qui paraît si petit a été si grand. Le portail sera matraqué par le pinceau sauvage des nouveaux propriétaires. Peut-être même le peindront-ils du violet qui manque à la l’image qui me sert de support. Ou en bleu. Et s’ils le changeaient ? Un portail en fer forgé, noir. Une allée bétonnée, avec de longues marches de quelques centimètres à peine de hauteur. Et la cabane en bois, rasée, puis remplacée par une autre cabane en bois. Le portillon sera plus grand que le vieux car il faut pouvoir faire monter le tracteur tondeuse. Le motoculteur passait, lui. Pourquoi vont-ils planter de la pelouse, juste au-delà du muret, là où le long des branches plantées en terre poussaient des petits pois sucrés ?

Ça fait longtemps qu’il n’y a plus de fantômes en ces lieux. C’est sûrement ça, le privilège de la vieillesse, libérer les lieux de soi, les laisser à ceux qui viendront, des lieux déchargés de l’emprise de la mémoire, redevenus neutres, objectifs.

La musique rythmée des sabots. Un jour, j’étais dans une chaussure immense.

Je ne me souviens pas m’être réveillé mais de m’être confondu avec un écureuil.

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