38 - Baignoire, aspirateur, balayette

, par Stewen Corvez

Samedi 14 septembre

Le ciel des tâches mûres

À moins de rouvrir le serpent, il n’y aucune raison de perdre les eaux au fond de la baignoire. Surtout, je dis bien, surtout si les vents viennent du nord. Cessez de rire bêtement.

Un matin carré. C’était un matin carré. La forme, peut-être - il fallait voir Humphrey, heureux comme un pirate japonais dans une soupe de perles de chine (c’est dire s’il se sentait dépaysé). Mais la rigidité surtout. On n’imagine pas à quel point il est contrariant de se réveiller au son du tromblon. Pour le commun des mortels, il s’agit de l’engin de torture par excellence : l’aspirateur.

Saviez-vous que l’aspirateur fut inventé en 1501 par un flamand congolais du nom de Piotr Von Katsumigato ? Moi non. On n’en trouve d’ailleurs aucune trace dans les archives nationales belges. Et pourtant, j’ai tout essayé. Rien en 1501.

Ce jour là, Humphrey m’accompagnait. Il avait fait des folies de son corps la veille de noël, tout seul, coincé entre une machine à laver et un bol de soupe au gingembre. Nous avions rendez-vous avec Jean-Sébastien Bach, le garde suisse qui m’avait échappé (suivez un peu, que diable). Je l’avais convaincu d’enterrer la hache de guerre, du moins provisoirement, afin de percer le secret de l’Aspirateur d’or du Vatican. Jean-Paul était de mèche, malgré son décès récent, mais peu vaillant. Il nous suivit sur trois bon mètres mais nous abandonna à notre misère lorsque la dernière roue de son cercueil céda. Ni une, ni deux, Humphrey s’empara des clés de la crypte et nous courûmes joyeusement vers le cimetière. Sur place, il nous fallut à peine trois semaines pour mettre la main sur le garde suisse, certes affamé, mais toujours au pied de la chapelle. Humphrey tendit les clés au guide qui nous conduisit dans les entrailles de la terre.

Nous rencontrâmes des brigands, des dragons, des saucisses, une paire de loutres et un rabbin canadien qui nous offrit une balayette de nacre avant de se jeter tout nu dans le Styx. Nous fîmes l’impasse sur le royaume d’Hadès pour nous diriger nonchalamment vers le champs d’aspirateuriers. Le pape mort ne nous avait pas mentis. Le spectacle était stupéfiant. Des arbres immenses recouvrant les plaines les plus étendues des enfers. Et, sur chacun d’eux, des cocons aux reflets de granit. À quelques pas devant, l’un d’eux céda sous son propre poids. Le bulbe éclaté au sol laissa apparaître une mécanique visqueuse qui laissait deviner des centaines de générations de sélection génétique scrupuleuse et sans failles.

Piotr Von Katsumigato ne s’était pas contenté de marquer d’un jet de Febreze l’univers fascinant des tâches ménagères, il s’était lui-même enraciné dans son champ pour parachever son œuvre. Il manquait à cet arbre unique, encore stérile, une impulsion, une fécondation. Humphrey, introduisit la balayette de nacre dans les bas-fonds de l’être fibreux qui se mit soudainement à grandir jusqu’à dépasser l’ensemble de la canopée. Puis son sommet format une pointe qui fit naître un bulbe unique tenant miraculeusement en équilibre. Au bout de quelques minutes interminables, il s’ouvrit. Sous nous yeux noyés par les larmes, l’aspirateur d’or prit son envol et disparu sous le toit obscur des enfers.

De retour au Vatican, le cadavre de Jean-Paul maintenant dans un état décomposition avancée nous dirigea vers son jardin privé. L’aspirateur s’était figé sur un socle de pierre tel un cygne attendant la fonte des glaces pour s’envoler. Dans un murmure, le mort nous glissa avant de s’effondrer, "tu es né poussière et tu redeviendras poussière".

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Tout ça pour dire qu’on n’est jamais trop soi pour se nourrir de signes.